La rapidité avec laquelle se sont écroulées les grandes banques et sociétés d’assurances américaines est impressionnante. Pourquoi un naufrage si brusque alors que les capitaines de ces énormes navires financiers constituaient l’élite de la société américaine ? La perte des valeurs religieuses sur lesquelles reposent le capitalisme, tout comme la suppression de quelques lois fondamentales semblent, au moins en partie, à l’origine de ce cataclysme.
Par Bernard Thion
Deux mille milliards de dollars, soit un an de production pour la France, c’est le montant accordé par le sénat américain pour sauver son secteur financier. Bien que l’on sache à peu prés comment s’est déroulé le scénario de cette crise, depuis la découverte des « subprime » jusqu’à l’affaire Madoff, on s’interroge encore sur les raisons profondes de ce tsunami économique. Pourquoi des managers anglo-saxons, issus des mêmes classes de la société, formés par les meilleures business school, ayant les mêmes notions du libéralisme et du capitalisme, fréquentant les mêmes cercles culturels et les mêmes clubs sportifs ont tout d’un coup décidé de ne plus se connaître, de ne plus faire confiance aux chiffres qu’ils publiaient et de bloquer les échanges d’argents qui faisaient le fonds de leur activité ?
La réponse pourrait bien se trouver en partie dans la perte des valeurs religieuses. Rappelons en effet que, suivant un sociologue réputé, Max Weber, le capitalisme a pris son plein essor grâce à l’éthique protestante et plus particulièrement au calvinisme. L’un des dogmes en est que, pour obtenir le salut éternel, il faut travailler et accumuler les richesses qui doivent être réinvesties. Il est hors de question de les dilapider dans des dépenses somptueuses. La transmission du plus gros patrimoine possible est nécessaire pour que les enfants puissent bénéficier à leur tour du statut d’élu.
Malheureusement, ces sages principes semblent avoir été complètement oubliés par les managers de notre génération, sans doute parce que, depuis plus d’un demi siècle ils n’ont pas connu de conflits généralisés. S’abandonnant aux délices du jeu, ces grands banquiers ont, petit à petit, délaissés l’investissement dans les produits industriels pour les placements financiers. Ceci, d’autant plus aisément qu’ils pouvaient ainsi s’affranchir des contre-pouvoirs traditionnels que sont l’Eglise, l’école, l’armée ou les syndicats. Lorsqu’on place son argent dans un contrat sur indices ou sur options, on ne redoute plus les conséquences d’une grève dans l’automobile.

Il en est résulté une logique financière déconnectée du capitalisme industriel et de ses valeurs fondamentales. La cupidité financière a remplacé l’investissement productif. C’était oublier qu’à force de ne plus épargner, de ne plus investir et de vivre à crédit, on reniait aussi sa foi dans un système de valeur ancré sur la notion du bien et du mal. Surtout, à force de ne croire plus en rien, si ce n’est aux vertus du Dieu dollar, ces banquiers ont aussi perdu la confiance qu’ils se faisaient entre eux et sur lequel repose tout échange bancaire. Dissimulant le montant de leurs actifs « toxiques » et craignant que leurs partenaires en fassent tout autant, ils sont parvenus à scléroser l’ensemble du système financier. Et comme pour faire une opération commerciale il faut nécessairement deux banques, celle du vendeur qui reçoit les fonds et celle de l’acheteur qui les envoie, ce rejet de la foi dans les autres a engendré rapidement une paralysie des échanges internationaux, ce dont souffre actuellement notre économie.
Le premier révélateur de cette perte de confiance fût l’immobilier. Aussi n’est-il pas étonnant que pour restaurer une confiance nécessaire, le nouveau plan américain allouent 50 milliards de dollars aux emprunteurs en difficultés. Mais ce montant apparaît bien faible comparé à celui octroyé au sauvetage des banques.