Par Bernard Thion, le 23 Janvier 2015 dans JE M'INFORME SUR L'IMMOBILIER - Regard sur l'actualité

Deux évènements considérables sont survenus ces derniers mois : le déplacement du Pape François à Strasbourg le 25 novembre et l'assassinat d'un économiste de renom, "Oncle Bernard", un mécréant (1), victime de l'attentat du 7 janvier contre Charlie Hebdo.

L'économiste

L'un et l'autre, chacun à leur façon, ont dénoncé le rôle particulièrement nocif de l'économie libérale sur la dignité humaine. Tout comme le prix Nobel Jean Tirol, Bernard Maris alias "Oncle Bernard" pour Charlie Hebdo, fût un élève fort apprécié de Jean-Jacques Laffont, père de l'École d'Économie de Toulouse. Mais il en diffère fondamentalement au niveau de la réflexion, le premier appartenant à la lignée des mathématiciens de l'économie et le second faisant partie des économistes atterrés dont l'humanisme s'oppose à la "science sans conscience". Grand admirateur de J. M. Keynes, il s'est efforcé sa vie durant de devenir son "oiseau rare" : un économiste tout à la fois mathématicien, historien et philosophe, qui doit être "aussi détaché et incorruptible qu'un artiste et cependant avoir autant les pieds sur terre qu'un homme politique".

Il prônait notamment que la logique de la croissance c'est tout autant une accumulation d'argent pour une durée indéfinie que de la dette qui s'accumule sans fin. Or, "sur le plan psychanalytique, la dette, c'est la faute. Ne jamais solder ses dettes, c'est donc ne pas être capable d'éteindre sa culpabilité". C'est pourquoi Keynes voulait éteindre les dettes afin de faire cesser cette culpabilité qui nous pousse à travailler toujours plus pour satisfaire des besoins impossibles à satisfaire.

Ce désir d'accumulation, stigmatisé en premier lieu par Aristote comme quelque chose de morbide, aboutit selon lui au rêve "de finir l'homme le plus riche du cimetière" avec pour paradoxe "qu'en poursuivant la croissance infinie, l'homme finit par se détruire et détruire son environnement". Il dénonçait tout à la fois : le goût immodéré de l'argent en citant Georg Simmel, "l'argent est ce qui permet de ne plus regarder les hommes dans les yeux"2 et le capitalisme libéral car, "le libéralisme est l'éloge du passager clandestin, de l'égoïste qui cherche à avoir les autres"3.

Après avoir démontré que les principes d'économie libérale prêchés par les économistes proches du pouvoir n'expliquent aucunement le fonctionnement de l'économie, Bernard Maris ajoute : "Et pourtant, il y a de l'équilibre. Pourquoi ? Parce qu'il y a du lien autre qu'économique, car le lien économique laissé à lui-même est purement destructeur. Il y a du lien social de l'affection, de l'amitié... Il y a surtout énormément de gratuité pure dans les actions humaines"4.

  1. Mécréant : "Personne irréligieuse, qui n'a pas de religion", dictionnaire Le Petit Larousse, 2003
  2. "Houellebecq économiste", Flammarion, septembre 2014, p.48.
  3. "Plaidoyer (impossible) pour les socialistes", Albin Michel, novembre 2012, p.215.
  4. "Le suicide du libéralisme économique", Alternatives Économiques n°211, Février 2003.

Le pape

C'est un message assez proche qu'a délivré le Pape aux instances européennes à partir de deux discours, l'un au Conseil de l'Europe, l'autre au Parlement européen, terminant ce dernier par : "L'heure est venue de construire enfin l'Europe qui tourne non pas autour de l'économie, mais autour de la sacralité de la personne humaine, des valeurs inaliénables".

Mais tandis qu'oncle Bernard impute l'accumulation de richesse au développement du capitalisme, le Pape François préfère l'attribuer d'abord "au rejet de la vérité" et à l'individualisme. "À la conception de droit humain, qui a en soi une portée universelle, se substitue l'idée de droit individualiste... et de l'individualisme indifférent naît le culte de l'opulence, auquel correspond la culture du déchet dans laquelle nous sommes immergés".

Cela aboutit à la "transformation en systèmes uniformisés de pouvoir financier au service d'empires inconnus". Il en résulte une Europe incapable d'affronter avec la vitalité et l'énergie d'autrefois les crises actuelles, "une Europe un peu fatiguée et pessimiste". Mais ajoute-t-il : "Il faut toujours se souvenir de l'architecture propre de l'Union européenne, basée sur les principes de solidarité et de subsidiarité, de sorte que l'aide mutuelle prévale", ce qui signifie que cette architecture repose aussi sur le "lien social, l'affection, l'amitié..."
 
Enfin, alors que l'un considère que le déclin du christianisme a eu pour conséquences : "le rationalisme et l'individualisme, les deux mamelles de l'économie", l'autre prône que "l'ouverture à la transcendance, à Dieu, a depuis toujours caractérisé l'homme européen".

Par le professeur Bernard THION
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