Par Bernard Thion, le 25 Mars 2014 dans JE M'INFORME SUR L'IMMOBILIER - Regard sur l'actualité

Les banquiers français, aidés par la chancelière allemande, semblent avoir mené une opération de "décervellage" pour contrer les bonnes intentions de Michel Barnier sur la régulation de la finance européenne.

Le projet Barnier

Il y a seulement six ans, le secteur bancaire plongeait les Etats-Unis et l'Europe dans une crise spectaculaire dont on peine encore à sortir. A la suite des excès commis, des centaines de banques américaines ont dû fermer, imposant des pertes importantes à leur créancier et ruinant leurs actionnaires.

Leurs consoeurs européennes s'en sont beaucoup mieux tirées grâce au soutien des pouvoirs publics. A l'heure où nous bouclons cet article, seul un obscur trader de la Société Générale a été condamné, en appel, à 5 ans de prison et au remboursement de 4,9 milliards d'euros à son ancien employeur pour avoir trop aimé la spéculation (2).

Sachant que le total des bilans des banques européennes atteint 43 mille milliards d'euros, soit 3 fois et demie le PIB de l'Union Européenne alors qu'il ne dépasse pas 78 % du PIB aux Etats-Unis, le risque est grand que les États soient de nouveau confrontés au risque d'insolvabilité bancaire. D'où l'initiative de Michel Barnier, commissaire européen aux services financiers, nommé fin 2009 grâce au forcing de Nicolas Sarkozy.

La réalisation de son projet obligerait les établissements bancaires à la création de filiales cantonnant les activités de marché jugées risquées. Ainsi, dès 2017, les banques ne pourraient plus spéculer directement sur les instruments financiers et les matières premières. Parmi ces spéculations figurent notamment les opérations de "titrisations complexes" qui ont engendré la crise de 2008.

2. Le 19 mars, la Cour de cassation a confirmé la condamnation à 5 ans de prison et cassé celle des dommages et intérêts.

L'enjeu européen

L'adoption de ce projet phare devait permettre à notre Commissaire de briguer la présidence européenne lors des élections des 22-25 mai prochain. Malheureusement, bien que très apprécié par Bruxelles, il souffre d'un manque de soutien évident du camp français.

Le gouverneur de la Banque de France s'est même opposé très violemment au projet Barnier, le qualifiant d'irresponsable. Et cela a, bien sûr, contribué à ce que Jean-Claude Juncker - qui lui, bénéficiait du soutien d'Angela Merkel -, soit élu le 7 mars dernier à la présidence du parti populaire européen, privant ainsi la France d'un atout essentiel dans la future conduite de l'Europe.

La pratique du "décervellage"

Suivant la Banque de France, la séparation des activités risquées aurait menacé la compétitivité du secteur bancaire européen. Pour cette même raison et bien que son gouverneur se réjouisse de la condamnation de Jérôme Kerviel, cette vénérable institution incite les banquiers à reprendre les opérations de titrisation des crédits immobiliers, celles-là même dont la spéculation a déclenché la crise des "subprime".
Ne serait-ce pas là un exemple parfait du "décervellage" alimentant la "pompe à Phynance" si chère à Alfred Jarry ?

Cet article a été rédigé le 20 mars 2014
par le professeur Bernard Thion


1. Termes extraits de la célèbre pièce de Jarry, Ubu roi : "Le principe est simple : plus on active la pompe à phynance, plus il y a de décervellage ; plus on décervelle, plus la pompe à finance s'active. Dans les deux cas, le Père Ubu est gagnant, les rentiers et autres insignifiants glissant dans les caniveaux, mais qui s'en plaindra ?".

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